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Les formes de l’incertitude


La cosmologie de H. P. Lovecraft est peuplée de tout un ensemble de créatures étranges et informes. Regroupées en agglomérats grouillants,
ces formes de vie encore non définies évoquent les prémices du monde, ses origines. L’informe peut-il dès lors participer à l’imaginaire du fantastique ? Les deux livres présentés lors de cette exposition Objets Pièges tentent de répondre à cette problématique tout en empruntant des chemins opposés.

Commonplace Book lab joue de la rencontre des contraires par un mouvement paradoxal d’attraction/répulsion. Il se présente sous la forme de sept boîtes transparentes à l’aspect sophistiqué et aseptisé. Chaque boîte contient cinq tiroirs qui renferment eux-mêmes une page imprimée en recto-verso, plus ou moins recouverte de moisissures. D’un côté, une photographie y est reproduite, de l’autre un extrait du livre de Lovecraft. La putréfaction, ennemie n°1 des archivistes, devient co-créatrice de l’œuvre et chaque page le résultat d’une expérience. Pendant toute la durée de l’exposition, la moisissure va envahir progressivement la totalité de l’espace de la page jusqu’à complètement l’effacer. Chaque début d’idée est ainsi confronté à sa fin au sein du même espace-temps. Le fantastique  peut alors surgir du continuum de la photographie en une profusion de formes aléatoires. Ces dernières stimulent l’imaginatio

n et évoquent des monstres, des mondes souterrains ou bien encore des paysages imaginaires.

Le Livre de Khalaan, quant à lui, tire son inspiration de l’entrée n°80 du Commonplace Book. Simulacre d’un parchemin, d’un manuscrit antique dont on ne connaîtrait ni les origines ni la langue, il serait le détenteur d’un secret à la signific

ation aujourd’hui perdue. Assemblé en leporello, le livre utilise sa structure pour créer des effets de dévoilements successifs, en s’inspirant notamment des constructions narratives de mise en abîme du récit. La souplesse de la pointe sèche (utilisée pour le dessin des créatures) s’oppose à la rigueur du burin (utilisé pour l’architecture), afin de faire apparaître un paysage fantastique. Une lune noire y est accompagnée de lumières sombres et toutes dansent autour de ruines mystérieuses dont les fondations sont bâties à partir de restes de créatures méconnaissables.

Les deux livres empruntent donc au Sublime, pour révéler la beauté de ce qui avait pu paraître répugnant. Cette philosophie s’inscrit au cœur de mon travail et est notamment influencée par la tradition japonaise du wabi-sabi. Le temps, la coïncidence, l’informe, les aléas de la vie y sont conçus comme des forces créatives des œuvres d’art. Cette approche transparait au sein des deux livres présentés.

1- « Chose vivante sans forme devenue fondation d’un bâtiment ancien » (traduction de François Bon).

Le Livre de Khalaan, 2017 Pointe sèche, burin, monotype  sur papier de récupération gris et collagraphie de dentelle sur tissu en similicuir bleu foncé. Leporello de 35 x 120 cm Édité en 2 exemplaires Khalaan’s Book, 2017 Drypoint, burin, monotype on gray recovery paper and lace collagraph on dark blue imitation leather fabric. Leporello de 35 x 120 cm Published in 2 copies

 

 

 

 

© Line Hurtado – Commonplace book lab, 2018 7 boîtes en plastique acrylique contenant 5 tiroirs. Chaque tiroir présente une feuille en papier canson 240 g/m2. imprimée en recto/verso (au recto une photographie, au verso un texte extrait du livre de Lovecraft The Commonplace book) qui est recouverte de moisissure. 16 x 26 x 17,5 cm (boîte) 17 x 24 x 2,5  cm (tiroir) 12,5 x 20 cm (feuille) Édité en multiples (boîtes) Commonplace Book Lab, 2018 Seven acrylic boxes containing five drawers. Every drawer presents a double-sided printing in 240 gr./m2 Canson paper that is coated with mold (in recto one can see a photography, in verso an extracted text from the Lovecraft’s Commonplace Book). 16 x 26 x 17,5 cm (box) 17 x 24 x 2,5  cm (drawer) 12,5 x 20 cm (page) Published in multiples (boxes)

“A sense of unveiling”


Lovecraft’s cosmology is formed by a gathering of strange shapes including a shapeless mass of creatures. This swarming reminds the reader of the origins when life forms were blurry. Consequently, how can shapelessness awaken a fantasy imagery ? The two artist’s books exhibited here try to respond to this question in different ways.

Commonplace Book Lab plays with the forces of attraction/repulsion. It presents seven precious and aseptic transparent boxes. Every page is a double-sided printing that is coated with mold. On the  recto page one can see a photograph, on the verso page is a text extracted from H.P. Lovecraft’s book. Furthermore the mold, the archivist’s enemy, will become the client of the artwork and every page is the result of an experience. The mold will gradually invade the page thus erasing everything. Beginnings and ends will assemble in the same time-space. Fantasy also arises in the reality of the photograph. Their shapeless forms can evoke monsters, underground worlds or imaginary landscapes.

Khalaan’s Book is based on the 80th book entry of the Commonplace Book. It is a simulacrum of a parchment, or antique manuscript of which neither the language nor the origins are known, it hides a secret whose meaning has been lost. The layout, a leporello, uses covering up to create unveiling. To form a fantasy landscape the living drypoint lines are set against the architectural strictness of the burin lines. A black moon and dark lights amble around enigmatic ruins, while the foundations are crawling with creatures that are untouched and unrecognizable.

The two books play with the Sublime : seeking to carry the beauty of what is repulsive. This philosophy appears in my artworks and is influenced by the Japanese tradition of wabi-sabi. This aesthetics centers on time, coincidence, shapelessness and leaves matter become the main character of the artwork. This approach invades both books.

1- “Shapeless living Thing forming
nucleus of ancient building.